Blaise et Benoît

Blaise était installé dans ce quartier depuis un mois déjà. Il s’y sentait bien. Anonyme, inconnu, il se sentait libre. Son appartement avait la taille et les qualités qu’il souhaitait lui trouver, lorsqu’il s’était mis à en chercher un avec volonté.

A 32 ans, il avait enfin eu le courage de quitter sa mère. Elle lui en voulait terriblement et cela l’ennuyait. Il n’aimait pas se fâcher avec sa mère. Un bon fils se doit de respecter les décisions de sa maman. Et Blaise avait respecté sa mère sa vie durant. Il n’avait jamais pu se lier avec personne, tant sa mère était exigeante avec lui. C’est elle qui décidait de tout, mais maintenant il l’avait enfin obligée à accepter la séparation. Il lui apportait tous les dimanches un bouquet de fleurs, espérant ainsi obtenir son pardon. Chaque semaine, des fleurs différentes. Pivoines, roses, tulipes… Sa mère aimait tant les fleurs.

Il profitait de sa toute nouvelle liberté pour jouir de tous ses instants d’intimité. Enfin il n’avait plus à subir les volontés, les humeurs et les habitudes de sa mère.  Enfin, il pouvait s’installer devant son ordinateur sans prendre la peine de s’enfermer à double tour. Sa mère serait probablement morte de chagrin si elle avait eu la moindre idée de ce que son fils faisait lorsqu’il se branchait sur le net. Blaise aimait son ordinateur. Assis derrière son écran, sa souris à la main, il se sentait merveilleusement bien. Il avait le pouvoir. Un simple clic lui permettait d’accéder à tous ses fantasmes et à en profiter en toute liberté.

Il était organisé. Ses journées étaient répétitives et planifiées, heures après heures. Le matin il faisait une heure de gymnastique, puis il consacrait une heure à son petit-déjeuner. Avant de quitter la cuisine il rangeait tout et faisait sa vaisselle. Ensuite il s’installait pour 4 heures devant son ordinateur. Il faisait des recherches sur tout ce qui l’intéressait. Il apprenait tant de chose. Blaise était curieux et il avait une mémoire excellente. Tout ce qu’il lisait restait gravé dans sa mémoire avec précision.  A 14 h. il éteignait sa machine et il sortait par n’importe quel temps. Il marchait jusqu’à l’Eglise catholique qui se trouvait à moins d’un kilomètre. Il entrait dans l’église et y restait 15 minutes. Ensuite il passait chez l’épicier et faisait ses courses. Toujours les mêmes produits. Toujours la même épicerie. Il connaissait le prix des produits et il préparait à l’avance sa petite monnaie, au centime près. A 15h il était de retour à la maison, prêt à retrouver son ordinateur.  La deuxième partie de la journée s’étendait jusqu’à 20h, heure à laquelle il prenait le temps de manger quelque chose. Il utilisait des repas congelés qu’il glissait dans son four micro-ondes. Puisqu’il fallait manger, c’était plus propre et plus rapide. Il avait découvert une dizaine de menus en barquettes qui constituaient l’essentiel de sa nourriture. Le dimanche soir,  il s’offrait un resto Italien,  juste après être passé saluer sa mère et lui donner ses fleurs.

Si la journée Blaise surfait sur le net à la recherche d’informations diverses, le soir après son repas, il s’installait nu comme un ver devant son écran et il se masturbait en regardant des jeunes hommes anonymes et inconnus qui éveillaient son désir de sexe. Parfois, il jouissait aussi en regardant des femmes pour autant qu’elles soient en train de faire l’amour avec un homme, deux ou même plus. Mais le plus surprenant c’était la caméra qui filmait son sexe durant tout le temps qu’il accordait à ses parties de plaisir. Il filmait son sexe qui grossissait, il le filmait lorsqu’il était tendu et dur et il le filmait lorsque le plaisir ultime le faisait éjaculer. Chaque soir, avant de se coucher il gravait sur DVD ce qu’il avait filmé. Du lundi au samedi il jouissait sous le regard indifférent de sa caméra. Le dimanche matin, après avoir déjeuné, il préparait ses six DVD en les titrant par date puis, il les glissait dans une enveloppe adressée au Vicaire Benoît Pierrhutte. Ensuite, il s’installait, la main sur son sexe et visionnait les 6 disques que le même Vicaire Benoît Pierrehutte lui avait adressés. Il y avait maintenant 8 mois que Blaise et Benoît s’échangeaient leurs jouissances. C’est en partie à cause de Benoìt que Blaise avait dû imposer sa volonté et quitter sa mère pour s’installer seul. Pour lui, c’était devenu irrespirable. Il fallait s’enfermer, surveiller que sa mère n’ouvre pas son courrier, inventer une bonne raison à cet échange de DVD. Bref, Blaise n’en pouvait plus et pour jouir en toute tranquillité il avait sacrifié sa mère. Blaise n’avait jamais vu Benoît. Il ne connaissait de lui que son sexe, l’intérieur de ses cuisses et le son de sa voix. Cela lui offrait une jouissance totale. Tout le reste, il pouvait l’imaginer comme il le souhaitait.

Chaque dimanche se déroulait de la même manière. Il sortait vers 16h30. Sur le chemin qui le conduisait à l’Eglise il déposait son enveloppe à la boîte aux lettres du coin de la rue. Il avait remarqué que l’habitant du coin de la rue était difforme. Un homme étrange qui pourrait presque lui faire peur. Puis il allait passer son quart d’heure dans la maison de Dieu avant de se rendre chez sa mère, chez qui il restait une demi-heure, montre en main.

Ce dimanche-là il aperçut sur les bancs de l’église l’homme qu’il rencontrait chaque dimanche mais avec lequel il n’avait jamais échangé le moindre mot. Pour une raison qu’il ignorait, cet homme éveillait sa curiosité. Il avait l’impression qu’il ne lui était pas étranger. Il sortit de l’église sur les pas de l’homme qui en se retournant, lui sourit et continua son chemin. Une dame d’un certain âge le regardait s’éloigner en le dévisageant. Il s’approcha d’elle et lui dit :

  • Excusez-moi Madame, vous semblez connaître ce monsieur qui vient de sortir juste là devant moi ?
  • Oui, c’est vrai. Il m’a ignorée mais je le connais. C’est un flic.
  • Un flic ?
  • Oui, un flic. Un vrai. C’est un flic sans uniforme. Un de ceux qui s’occupe de traquer les criminels.

Blaise pâlit. Se pourrait-il que ce flic s’intéresse à lui ? Benoît serait-il impliqué ?

Vite. Il fallait qu’il aille voir sa mère. Chez elle il pourrait réfléchir et il trouverait une solution.