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BREVES HISTOIRES Troisième épisode

Blaise et Benoît

Blaise était installé dans ce quartier depuis un mois déjà. Il s’y sentait bien. Anonyme, inconnu, il se sentait libre. Son appartement avait la taille et les qualités qu’il souhaitait lui trouver, lorsqu’il s’était mis à en chercher un avec volonté.

A 32 ans, il avait enfin eu le courage de quitter sa mère. Elle lui en voulait terriblement et cela l’ennuyait. Il n’aimait pas se fâcher avec sa mère. Un bon fils se doit de respecter les décisions de sa maman. Et Blaise avait respecté sa mère sa vie durant. Il n’avait jamais pu se lier avec personne, tant sa mère était exigeante avec lui. C’est elle qui décidait de tout, mais maintenant il l’avait enfin obligée à accepter la séparation. Il lui apportait tous les dimanches un bouquet de fleurs, espérant ainsi obtenir son pardon. Chaque semaine, des fleurs différentes. Pivoines, roses, tulipes… Sa mère aimait tant les fleurs.

Il profitait de sa toute nouvelle liberté pour jouir de tous ses instants d’intimité. Enfin il n’avait plus à subir les volontés, les humeurs et les habitudes de sa mère.  Enfin, il pouvait s’installer devant son ordinateur sans prendre la peine de s’enfermer à double tour. Sa mère serait probablement morte de chagrin si elle avait eu la moindre idée de ce que son fils faisait lorsqu’il se branchait sur le net. Blaise aimait son ordinateur. Assis derrière son écran, sa souris à la main, il se sentait merveilleusement bien. Il avait le pouvoir. Un simple clic lui permettait d’accéder à tous ses fantasmes et à en profiter en toute liberté.

Il était organisé. Ses journées étaient répétitives et planifiées, heures après heures. Le matin il faisait une heure de gymnastique, puis il consacrait une heure à son petit-déjeuner. Avant de quitter la cuisine il rangeait tout et faisait sa vaisselle. Ensuite il s’installait pour 4 heures devant son ordinateur. Il faisait des recherches sur tout ce qui l’intéressait. Il apprenait tant de chose. Blaise était curieux et il avait une mémoire excellente. Tout ce qu’il lisait restait gravé dans sa mémoire avec précision.  A 14 h. il éteignait sa machine et il sortait par n’importe quel temps. Il marchait jusqu’à l’Eglise catholique qui se trouvait à moins d’un kilomètre. Il entrait dans l’église et y restait 15 minutes. Ensuite il passait chez l’épicier et faisait ses courses. Toujours les mêmes produits. Toujours la même épicerie. Il connaissait le prix des produits et il préparait à l’avance sa petite monnaie, au centime près. A 15h il était de retour à la maison, prêt à retrouver son ordinateur.  La deuxième partie de la journée s’étendait jusqu’à 20h, heure à laquelle il prenait le temps de manger quelque chose. Il utilisait des repas congelés qu’il glissait dans son four micro-ondes. Puisqu’il fallait manger, c’était plus propre et plus rapide. Il avait découvert une dizaine de menus en barquettes qui constituaient l’essentiel de sa nourriture. Le dimanche soir,  il s’offrait un resto Italien,  juste après être passé saluer sa mère et lui donner ses fleurs.

Si la journée Blaise surfait sur le net à la recherche d’informations diverses, le soir après son repas, il s’installait nu comme un ver devant son écran et il se masturbait en regardant des jeunes hommes anonymes et inconnus qui éveillaient son désir de sexe. Parfois, il jouissait aussi en regardant des femmes pour autant qu’elles soient en train de faire l’amour avec un homme, deux ou même plus. Mais le plus surprenant c’était la caméra qui filmait son sexe durant tout le temps qu’il accordait à ses parties de plaisir. Il filmait son sexe qui grossissait, il le filmait lorsqu’il était tendu et dur et il le filmait lorsque le plaisir ultime le faisait éjaculer. Chaque soir, avant de se coucher il gravait sur DVD ce qu’il avait filmé. Du lundi au samedi il jouissait sous le regard indifférent de sa caméra. Le dimanche matin, après avoir déjeuné, il préparait ses six DVD en les titrant par date puis, il les glissait dans une enveloppe adressée au Vicaire Benoît Pierrhutte. Ensuite, il s’installait, la main sur son sexe et visionnait les 6 disques que le même Vicaire Benoît Pierrehutte lui avait adressés. Il y avait maintenant 8 mois que Blaise et Benoît s’échangeaient leurs jouissances. C’est en partie à cause de Benoìt que Blaise avait dû imposer sa volonté et quitter sa mère pour s’installer seul. Pour lui, c’était devenu irrespirable. Il fallait s’enfermer, surveiller que sa mère n’ouvre pas son courrier, inventer une bonne raison à cet échange de DVD. Bref, Blaise n’en pouvait plus et pour jouir en toute tranquillité il avait sacrifié sa mère. Blaise n’avait jamais vu Benoît. Il ne connaissait de lui que son sexe, l’intérieur de ses cuisses et le son de sa voix. Cela lui offrait une jouissance totale. Tout le reste, il pouvait l’imaginer comme il le souhaitait.

Chaque dimanche se déroulait de la même manière. Il sortait vers 16h30. Sur le chemin qui le conduisait à l’Eglise il déposait son enveloppe à la boîte aux lettres du coin de la rue. Il avait remarqué que l’habitant du coin de la rue était difforme. Un homme étrange qui pourrait presque lui faire peur. Puis il allait passer son quart d’heure dans la maison de Dieu avant de se rendre chez sa mère, chez qui il restait une demi-heure, montre en main.

Ce dimanche-là il aperçut sur les bancs de l’église l’homme qu’il rencontrait chaque dimanche mais avec lequel il n’avait jamais échangé le moindre mot. Pour une raison qu’il ignorait, cet homme éveillait sa curiosité. Il avait l’impression qu’il ne lui était pas étranger. Il sortit de l’église sur les pas de l’homme qui en se retournant, lui sourit et continua son chemin. Une dame d’un certain âge le regardait s’éloigner en le dévisageant. Il s’approcha d’elle et lui dit :

  • Excusez-moi Madame, vous semblez connaître ce monsieur qui vient de sortir juste là devant moi ?
  • Oui, c’est vrai. Il m’a ignorée mais je le connais. C’est un flic.
  • Un flic ?
  • Oui, un flic. Un vrai. C’est un flic sans uniforme. Un de ceux qui s’occupe de traquer les criminels.

Blaise pâlit. Se pourrait-il que ce flic s’intéresse à lui ? Benoît serait-il impliqué ?

Vite. Il fallait qu’il aille voir sa mère. Chez elle il pourrait réfléchir et il trouverait une solution.

 

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BREVES HISTOIRES Deuxième épisode

Agnès et sa Tatie   

Comme tous les dimanches, ou presque, Agnès se préparait à aller dîner chez sa tante. Aujourd’hui elle faisait un effort tout particulier dans le choix de ses vêtements car c’était un dimanche particulier…  Le deuxième dimanche de mai, jour de la fête des mères.

Sa tante, la sœur de sa mère, l’avait élevée, choyée, et entourée de sa tendresse et de sa présence. Sa vraie mère était partie alors qu’elle n’avait pas encore 10 ans et en partant, elle n’avait rien laissé pour elle. Elle n’avait jamais écrit. Elle ne s’était jamais manifestée. Sa mère l’avait tout bonnement abandonnée, ne lui laissant comme héritage que son nez. Elle détestait son nez. Pourtant, aucun des quatre médecins qu’elle avait consulté n’avait accepté de l’opérer. Au contraire, chacun d’eux s’était lancé dans une plaidoirie passionnée destinée à la convaincre que son nez était parfait!

Que se serait-il passé pour elle, si Tatie n’avait pas existé. Sans elle, elle aurait passé une enfance en familles d’accueil. Elle n’osait pas imaginer ce qu’elle serait devenue. Elle ne pouvait, ni ne voulait rien reprocher à Tatie qui l’avait élevée comme sa propre fille et avec laquelle elle n’avait manqué de rien, surtout pas d’affection. Alors pourquoi ne pouvait-elle pas trouver le repos de l’esprit ? Pourquoi fallait-il toujours que la tristesse reprenne le dessus en lui rappelant qu’elle était une enfant abandonnée par sa mère ? Comment pouvait-on s’aimer lorsqu’on savait n’avoir aucune importance pour celle qui nous a mis au monde ?  Comment pouvait-on abandonner la chair de sa chair sans plus jamais y penser ?

Aujourd’hui c’était la fête des mères et Agnès pensait à sa douleur tout en se préparant à aller fêter sa maman de cœur… Sa seule véritable mère. Que de contradictions ! Mais la vraie vérité c’est qu’elle adorait sa tante et qu’elle ne ferait jamais rien qui pourrait la blesser.

Une fois encore, en marchant dans la rue où vivait Tatie, elle ressentait cet étrange malaise. Elle trouvait que les habitants de cette petite rue étaient tous un peu bizarres. Ce quartier était habité par des personnages tellement atypiques. Cela lui donnait les frissons.

  • Tu devrais déménager, Ma Tatie, lui disait-elle à chacune de leur rencontre. Pourquoi ne viendrais-tu pas t’installer dans mon quartier.
  • Agnès, arrête de m’ennuyer avec ça ! Tu habites à  deux pas d’ici… Nous vivons dans le même quartier. Pour être plus près encore, il faudrait que je vienne m’installer dans ton salon !
  • Je sais, mais que veux-tu, je trouve que tu as des voisins qui ont l’air méchants, voire même un peu psychopathes sur les bords. Je n’aime pas te savoir entourée par ces êtres aux allures louches.
  • Et pourtant, ma chérie, tu dois bien avouer qu’il ne se passe jamais rien dans ma rue qui puisse éveiller tes inquiétudes.
  • Peut-être mais, le petit nain qui habite au coin de la rue ne m’inspire que de la crainte et de la méfiance.
  • Ma chérie, tu t’égares. Tu juges à l’apparence. Fais attention. Que dirais-tu de tant d’incompréhension si tu étais toi aussi laide et difforme ?

Avec sa tante,   aucune conversation n’échappait aux grands sujets humanitaires, la tolérance, le respect des autres,  la charité. C’était une femme profondément bonne et Agnès l’aimait. Il lui semblait que sa tante avait reçu la bonté, la tolérance et le respect qu’aucun être rencontré jusqu’ici ne possédait. Sa tante était une sainte toute de sagesse et de générosité.

En mettant son chemisier blanc, qu’elle n’utilisait que lors d’occasion importante, elle sentit remonter ce souvenir, unique et fort, souvenir de la dernière fois où elle avait vu sa mère. Souvenir qui la hantait depuis toujours. Elle avait à peine 10 ans et ce jour-là, sa maman accepta de l’emmener à la fête foraine. Elle mangeait une pomme d’api en regardant le beau sourire de sa maman. Elle gardait d’elle l’image d’une femme à la beauté éclatante. Ce nez, dont elle avait hérité, lui allait si bien à elle !

Décidément, elle ne s’en sortait pas. Chaque fois qu’elle fêtait sa Tatie elle ne pouvait éviter de penser à sa vraie maman. Elle avait acheté une bague en or pour cette fête. Tatie aurait mérité bien plus, mais l’amour ne se mesure pas au prix des cadeaux.

Arrivée au coin de la rue, elle aperçoit le petit gnome qui sortait de chez lui. Elle frissonna. Puis, elle remarqua la femme blonde qui habitait la maison d’à côté. Elle semblait espionner l’étrange bonhomme. Que pouvait-elle bien chercher ? Plus loin elle remarque un homme qui doit avoir à peu près son âge et qui tient un bouquet de pivoines rouges à la main. Allait-il offrir ses fleurs à sa femme, à sa mère, ou comme elle… à sa tante ? Elle éprouva de la sympathie pour ce nouveau venu. En effet, elle ne l’avait jamais vu dans le quartier et elle trouvait que celui-ci, au moins, avait un aspect parfaitement sympathique. Elle avait appris un jour que le petit gnome qui lui inspirait tant de répulsion, se prénommait Virgile. « Un joli prénom pour un type pareil » se disait-elle en arrivant chez sa tante. La porte était entre ouverte et sa Tatie hurlait au téléphone…

  • Qu’est-ce qui t’empêche de rentrer ? Tu es la bienvenue ici. Mais non, ne dis pas ça. Qu’est-ce que tu dis ? Je n’entends pas. Ah, je crie trop fort ! Allo ? Allo ?
  • Bonjour, Ma Tatie. Joyeuse fête des mères ! Tu as vu ce beau temps ?
  • Heuh !
  • Ça va toi ? Avec qui hurlais-tu au téléphone ?
  • Bonjour Agnès. Oui ça va. Merci.

Elle avait répondu machinalement, elle était absente. C’est à peine si elle avait remarqué sa présence. Elle semblait réellement troublée. En fait elle était même bouleversée. Sa Tatie n’avait aucune des réactions habituelles comme l’embrasser ou passer en revue le menu du jour dans le détail.

Au lieu de s’inquiéter du repas ou de proposer un rafraîchissement à Agnès, elle se dirigea dans sa chambre à coucher. Après avoir pris une petite boîte dans son secrétaire, elle se laissa tomber assise sur son lit en serrant la boîte contre elle. Tatie était bouleversée et Agnès ne savait pas quoi dire… On aurait dit qu’elle venait de perdre tout ce qu’elle possédait et qu’il ne lui restait plus que cette petite boîte. Dans sa table de nuit elle trouva la clé. Une clé d’une finesse et d’une beauté incroyable, la clé de la boîte mystère.

Agnès avait reçu ce coffret en cadeau lorsqu’elle travaillait comme secrétaire dans une menuiserie. C’était Jérôme qui le lui avait offert. Elle n’avait pas tout de suite compris qu’il l’avait faite de ses propres mains. On aurait dit une pièce sortie de chez un antiquaire, comment aurait-elle pu imaginer que Jérôme était un artiste. Un garçon silencieux et discret. Elle avait cru pendant quelques semaines qu’il était attiré par elle. Malheureusement, il ne l’avait plus jamais contactée après qu’elle l’ait invité à sa fête d’anniversaire. Elle n’avait pas compris l’importance de ce cadeau. Cette boîte n’était que les mots qui manquaient à Jérôme pour lui dire son affection. Elle l’avait acceptée avec légèreté comme s’il s’agissait d’une boîte de chocolat. Elle n’avait pas compris l’importance que ce cadeau avait pour Jérôme et elle l’avait payé en subissant dès ce jour, toute son indifférence. Pour ne plus y penser elle avait offert la magnifique boîte à Tatie qui lui avait donné l’importance qu’elle méritait.

Agnès se tenait devant l’encadrement de la porte et regardait sa tante. Elle ressentait une vive émotion. Tatie ouvrit la boîte avec douceur et en sortit une photo, puis une autre et encore une autre. Elle en choisi une et après l’avoir longuement regardée elle l’a serra contre son cœur.

Agnès s’approcha et pris dans ses mains avec tendresse, les épaules de sa tante. Que se passe-t-il Ma Tatie ? Tu es triste ? Tu penses à l’homme que tu as tant aimé ? Avec qui parlais-tu au téléphone ? C’était Lui ? Dis-moi quelque chose Tatie. C’était ma mère ?

Tatie, hocha la tête et Agnès sentit ses jambes se dérober sous elle. Elle serra les dents. Sa mère était au bout du fil, au bout du monde… Au bout du rouleau, peut-être ?

  • Qu’est-ce qu’elle voulait ?
  • Tatie, s’il te plaît, dis-moi ce qu’elle voulait.
  • Je ne sais pas. Je n’ai pas bien compris. Je crois qu’elle veut revenir au pays. Je lui ai dit qu’elle était la bienvenue et puis ça a coupé !
  • Tu lui a dit qu’elle était la bienvenue ? Mais tu es folle ou quoi ! Tu as perdu la mémoire ? Moi, je ne veux pas la voir. Je m’en fous de cette égoïste. Elle se casse pendant 18 ans sans jamais donner signe de vie et maintenant elle veut revenir, la bouche en cœur, et chez toi en plus ! Tu as oublié qu’elle est partie en m’abandonnant à ta charge et en te piquant l’homme de ta vie ! Elle t’a volé tout ce que tu aimais et elle t’a laissé sa fille, pour te priver de ta liberté et toi… Toi  tu lui dis : tu es la bienvenue ! Tu es complètement folle !
  • Agnès… Calmes-toi. Et ne dis pas des mots que tu pourrais regretter. Crois-tu vraiment que parce que nous n’avions pas de nouvelles, ma sœur nous a oubliée ? Que sais-tu, que savons-nous de sa souffrance, de ses chagrins ? En me confiant sa fille, ma sœur m’a fait le plus beau cadeau qu’on ne m’ait jamais fait.
  • Ouais, c’est ce que tu dis… Montre-moi cette photo ! Allez, montre-moi l’image de l’homme que tu as pleuré toute ta vie et que tu regrettes encore. Tu regardes cette photo avec tant d’amour. Tout cet amour dont tu as été privée… Ton Grand Amour… Elle te l’a volé. Ne l’oublie pas ma Tatie.
  • Tu te trompes, ma Chérie, tu te trompes sur mes choix et mes amours. Je n’ai pas été privée d’Amour. Bien au contraire.
  • Montre-moi cette photo.
  • C’est inutile. Ça ne changera rien.
  • Montre, je te dis… Et elle lui arracha la photo des mains.

Les yeux d’Agnès se remplirent de larmes… Quelle idiote ! Sa Tatie ne regardait pas la photo d’un amour perdu. Comment pouvait-elle être si dure, si stupide, si méchante ? Sur la photo qu’elle tenait dans les mains,  une petite fille souriait en mangeant une pomme d’api… c’était le jour de son souvenir récurant ! Elle ne se souvenait pas d’avoir été prise en photo ce jour-là

Je t’aime maman, dit Agnès en serrant sa tante dans ses bras.

 

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BREVES HISTOIRES Premier épisode

Virgile et Wu

L’homme était avare petit et laid. Il avait un aspect froid et un regard cruel. Il ressemblait à ces petits gnomes inquiétants et hors du temps, destinés à faire peur aux enfants sages. Sa sœur aînée, une blonde répondant au prénom peu courant pour une suissesse de Wu, se cachait pour l’observer, derrière la haie qui séparait leurs deux maisons. Elle savait bien que son frère avait de bonnes raisons d’être déçu par les êtres humains… Par tous les êtres humains, sans exception. Le malheur l’avait frappé avec dureté et Wu s’en souvenait dans les moindres détails. Elle portait sa culpabilité avec fierté et son chagrin avec discrétion. Elle ne comprenait pas pourquoi son frère persistait à refuser tout contact avec elle alors que leur père était mort depuis longtemps maintenant. Elle ne comprenait pas pourquoi il la rendait responsable à part entière de son malheur, elle qui avait souffert de la méchanceté de leur père au moins autant que lui. Mais son frère avait toujours nié sa souffrance pour ne voir que la sienne. Les hommes sont égoïstes.

Elle n’avait jamais vraiment aimé son mari. Les hommes ne lui inspiraient que crainte et méfiance. Toutefois, pour prévenir la solitude elle avait accepté cette union. Pendant la courte durée de son mariage, elle avait cru à une réconciliation possible avec son frère. Elle l’avait espéré de tout son cœur.  Son frère et son mari avaient fait connaissance grâce à l’entêtement dont elle avait fait preuve pour les obliger à se rencontrer. Dès leur premier contact,  ils avaient sympathisé et ils se retrouvaient deux à trois fois par semaine, sans elle, bien sûr. Ces rencontres, qu’elle avait vus d’un bon œil au début,  s’étaient révélées des prétextes à beuveries et finissaient, la plupart du temps, par une cuite monumentale.

A son retour il était complètement ivre, titubant et suant, rentrant à la maison avec une seule idée en tête. Il voulait la prendre sans ménagement et il ne tolérait pas qu’elle s’y refuse. Elle essayait par tous les moyens d’éviter le contact. Sa parade principale était de simuler le sommeil. Il s’approchait d’elle en respirant fort. Son haleine était insupportable et son comportement bestial. Elle n’avait alors que deux solutions,  ou elle se soumettait en écartant docilement les jambes et en supportant la violence et la mauvaise odeur ou il la battait comme plâtre. La plupart du temps,  elle écartait les jambes et fermait les yeux tout en retenant son souffle, ce qui lui permettait de ne pas trop souffrir de l’odeur écoeurante du whisky avalé et qui ne demandait qu’à ressortir par tous les moyens et par tous les pores.

Avant son divorce, elle chercha le soutien de son frère. Un jour, elle décida d’aller le voir. Elle s’habilla sobrement, se coiffa discrètement et prépara une tarte aux cerises pour la lui offrir en signe de paix. Elle espérait que ses problèmes auraient peut-être pour effet d’adoucir son frère à son égard et qu’enfin ils pourraient se retrouver et parler tous les deux de leur si misérable destin. Elle espérait pouvoir exorciser le mal que son père leur avait fait… Mais, pour une raison mystérieuse, elle était convaincue qu’aucun d’eux ne s’en sortirait jamais sans l’aide de l’autre. Peut-être que dans ce cas il ne s’agissait pas d’aide mais bien de Pardon.

Elle sortit de chez elle une heure après le départ de son mari au  boulot. Juste le temps de préparer en douce, une tarte aux cerises pour son frère. Elle passa devant la haie en jetant un coup d’œil. Son frère était à la maison. Il y avait de la lumière à la cuisine. Son cœur battait à tout rompre en franchissant le portail et en traversant le jardin. Elle posa la main sur la sonnette et attendit. La porte s’ouvrit très vite.

  • Qu’est-ce que tu veux ? Lui dit-il lorsqu’il l’aperçut devant sa porte.
  • Je peux entrer ? Je voudrais parler un peu avec toi. Je t’ai apporté une tarte aux cerises.
  • Arrête avec tes courbettes… Poses la tarte sur la table et va-t’en, je la mangerais plus tard.
  • Tu ne changeras jamais. Avare tu es et avare tu resteras.
  • Fallait rien m’apporter si c’est pour le regretter.
  • Je suis ta sœur, cesses de me parler comme à ta pire ennemie. Je suis venue te demander un service.
  • Un service ! Un service ! Je ne veux même pas savoir ce que tu veux. Jamais je ne t’aiderais. Plutôt crever.
  • Mais comprendras-tu enfin que je n’avais pas le choix. C’est papa qui décidait de tout. Comment voulais-tu que je fasse ?
  • Tais-toi, menteuse, hypocrite, lâche…Je mangerais la tarte et maintenant disparais. Je rendrais la plaque à ton mari.
  • Mais laisse-moi parler avant de me foutre à la porte. Mon mari se saoule avec toi et quand il rentre à la maison,  il est odieux et il me frappe. Un jour il va me tuer et tu auras ma mort sur la conscience.
  • Conscience ? ça te va bien de parler de conscience, toi qui n’en n’a jamais eue. Même si je t’assassinais de mes propres mains, ma conscience serait toujours plus légère que la tienne, chienne ! Vous m’avez méprisé, ridiculisé, humilié et comme si ça ne suffisait pas, vous m’avez jeté en pâture à ces médecins sans scrupule qui ont fait de moi ce que je suis aujourd’hui… Un monstre ! Vous avez fait mon malheur. Tu t’es trompée ma sœur… Bien que je n’aie que la peau sur les os… j’ai un cerveau. Vous m’avez cru fou et débile parce que j’étais laid et fragile… Mais rien ne m’a échappé et surtout, je n’ai rien oublié.
  • Virgile tu ne penses qu’à toi. Tu me fais du mal. Moi aussi je n’ai rien oublié. Je ne pouvais rien faire, je te le répète. C’est papa qui décidait. C’est papa qui avait le Pouvoir sur toi et sur moi. Lorsque j’ai compris qu’il allait te vendre, j’ai essayé de l’arrêter, je l’ai imploré, mais je n’ai reçu que des coups pour avoir osé le contrarier. Des coups et pire encore. Tu n’as pas idée de l’enfer qui a été le mien. Pendant que des étrangers te faisaient souffrir, moi c’était mon propre père qui me torturait.  Que pouvais-je faire ? Comme toi, je n’étais qu’une enfant. En fait papa nous a privé de notre enfance et a fait de nous des ennemis. Papa a gagné.  Et puis, souviens-toi, c’est quand même bien moi qui suis venue te chercher pour te sauver.
  • C’était déjà trop tard et ensuite, c’est bien toi aussi, qui m’a ramené chez mes bourreaux.
  • Non, ce n’est pas moi. C’est papa et j’ai dû obéir. J’ai été punie sévèrement pour t’avoir fait évader. Il m’a enchaînée dans la cuisine pendant tout un mois ! Peux-tu seulement t’imaginer ce que j’ai subi ?
  • Tu mens pour m’attendrir. Tu savais que ces salauds m’utilisaient pour leurs expériences… Je n’étais rien d’autre qu’un cobaye abandonné par les siens, abandonné par toi plus encore que par papa. Et si d’aventures tu dis vrai… et bien ce n’est que justice ! Pour conclure, ma chère, je vais te donner un conseil. Un bon conseil de petit frère… C’est bien ce que tu voulais, non ? Pleurer sur l’épaule d’un frère compréhensif ? Alors écoutes-moi bien. Tu as épousé un alcoolique. C’était ton choix et tu le savais bien avant que ton imbécile d’époux ne vienne se soûler chez moi ! Tu devrais toi aussi te noyer dans l’alcool. Ainsi tu rencontreras vraiment ton mari et tu pourras le rejoindre et l’aimer dans son chagrin… car à mon avis, son chagrin ressemble au tien et l’alcool adoucit tous les chagrins.
  • Pourquoi tu dis ça ?  Je n’ai pas de chagrin. Comment pourrais-je avoir du chagrin alors que je suis déjà morte.
  • Mais bien sûr que tu as du chagrin… tu as un mari qui boit et qui te frappe. Un frère qui te déteste et un père qui est mort en faisant ton malheur…  Tu appelles ça le bonheur toi ?
  • Tu confonds les chagrins, Virgile. C’est du tien que nous devrions parler. Du tien et du mien. De ce chagrin commun qui nous constitue. Ton amertume à mon égard est si forte que tu fais de ton mieux, en quelques soirs par semaine, pour faire de mon mari une loque alcoolisée qui te ressemble. Tu veux détruire ma vie et bousiller mon mari. Vas-y ne te gênes pas. De toute façon, j’ai l’habitude. J’ai subi depuis toujours la tyrannie de mon père, la haine de mon frère et aujourd’hui je dois composer avec le mépris de mon mari. Je m’en vais. Tu as tort de ne pas m’accorder ta confiance. Je suis ta seule famille et à cause de ta rancœur nous serons tous les deux malheureux jusqu’à la mort.

Malgré la proximité de leurs maisons, malgré le jardin et malgré la haie bien aérée… Malgré le trouble de Virgile et malgré la tendresse de Wu, Wu et Virgile ne se sont plus jamais adressé la parole depuis ce jour-là.