Jerôme, Virgile et Wu

En arrivant chez sa mère, Blaise tourna la clé dans la serrure et aperçut, du coin de l’œil, le capitaine Demierre qui continuait sa route. Le Capitaine souleva son chapeau en guise de salutations et lui lança :

Mes hommages à Madame votre mère.

Blaise entra et referma la porte en prenant soin de tourner deux fois le verrou de l’intérieur. Il s’appuya contre la porte et respira profondément. Il s’essuya le front. Il venait d’avoir un coup de chaleur. Il desserra le col de sa chemise  et se dirigea vers la cuisine pour s’y servir un grand verre d’eau bien fraîche. Puis il retroussa ses manches et s’approcha du salon.

  • Ce Justin Demierre est une vraie plaie. Je suis sûre qu’il me veut du mal. Il faut que je me reprenne. Il faut que je garde mes idées claires.
  • Ça va mon chéri ?
  • Oh fous-moi la paix, je ne suis pas d’humeur à entendre tes jérémiades.
  • Mais enfin, Blaise, mon chéri. Que se passe-t-il ?
  • Tout ça c’est de ta faute. Comme toujours. C’est toujours de ta faute.

Blaise retroussa ses manches. Il fallait tout finir d’empaqueter. Les déménageurs seraient là à 10 h 30 pour tout emporter dans le sud de la France. Il avait réservé un garde-meuble près d’Aix-en-Provence et avait déjà réglé les frais pour la durée d’une année entière. Il avait pensé à tout.

Tout en fermant les cartons, il se remémorait la rencontre avec les paroissiens. Agnès et sa mère, le vicaire, sans oublier le Capitaine Demierre! Quelle poule mouillée ce Benoît. Et cette foutue Agnès qui lui fait les yeux doux sans vergogne ! Mais celui qui l’inquiétait le plus c’était le capitaine Demierre. Que diable voulait-il à sa mère ? Pourquoi ce capitaine de la gendarmerie s’intéressait-il à sa mère ?

  • Maman, on peut savoir ce qu’il te veut ce flic ?
  • Je ne connais pas de flic. Tu dois te tromper.
  • Ben voyons. Je ne me trompe pas, maman. Il veut te parler. Il me l’a dit et il m’a même donné son numéro de téléphone pour que tu l’appelles.
  • Et bien je vais l’appeler et comme ça nous serons fixés.
  • Tu ne peux pas l’appeler.

Blaise est très énervé. Il transpire. Il respire fort. Il est comme fou.

  • Et bien appelle-le toi-même.
  • Et je lui dis quoi exactement ?
  • Tu vas bien trouver quelque chose.
  • Non, non, non hurle-t-il, je ne vais rien trouver à lui dire.

Blaise s’effondre. Il pleure. Il sanglote. Il frissonne.

  • Maman !
  • Oui mon chéri. Qu’y a-t-il ?
  • Maman. Tu me manques.
  • Pourquoi ? Je suis là. Je suis toujours là pour toi.

Tout à coup, il passe de la tristesse à la colère noire et hurle :

  • Tais-toi. Mais tais-toi à la fin. Je ne veux plus t’entendre.

Il met ses mains sur ses oreilles et répète comme une comptine, comme un enfant :

  • Je ne t’entends plus. Je ne t’écoute plus, je ne t’entends plus, je ne t’écoute plus.

**********

Les cartons étaient prêts. Tout était prêt pour le départ des affaires de sa mère en France voisine. Il pouvait aller se coucher. Ce soir, il dormirait dans sa chambre, comme au bon vieux temps. Peut-être y trouvera-t-il un peu de paix.

Mais avant, il devait encore détruire les CD, tous les CD. C’était trop difficile. Il avait mis beaucoup de soins à constituer sa petite collection et l’idée même de devoir s’en débarrasser lui était insupportable. Il fallait qu’il trouve un autre moyen.

La nuit porte conseil. Il allait trouver. Il fouilla dans le carton des colifichets et en sortit le foulard préféré de sa mère. Il était doux. Il sentait bon. Il le chiffonna et le renifla tout en se dirigeant vers la porte de sa chambre.

A 7 h 00 le réveil sonna. Blaise mit tout en ordre dans sa chambre avant de descendre à la cuisine se préparer un petit déjeuner copieux. Jus d’orange, café, œufs brouillés. Ça sentait bon, il avait mis la radio. Vers 8 h 30 la sonnerie de la porte le fit sursauter.  Ça ne pouvait pas déjà être les déménageurs. Qui donc cela pouvait-il bien être ?

En ouvrant la porte, la vision du voisin difforme lui fait faire un pas en arrière. Virgile, le frère de Wu se tenait devant lui.  (Voir épisode 1)

Blaise avait rencontré Wu au moment du divorce de celle-ci. Elle était mariée à un fou furieux qui lui tapait dessus et Blaise avait témoigné au procès de divorce car il avait aperçut à plusieurs reprises Wu en mauvaise posture face à son mari violent. Il n’avait pas eu le choix. Il avait été convoqué et il s’était contenté de dire la vérité. Il avait vu le mari de Wu ivre mort, frapper sa femme au moins à 4 reprises.

Wu lui en avait été reconnaissante. Elle lui avait apporté une tarte pour le remercier et, à cette occasion, elle s’était laissée emporter par les confidences. Wu lui avait parlé de ce frère ennemi qui vivait en face de chez elle mais qui refusait de lui parler.

  • Bonjour Monsieur. N’ayez pas peur. Je suis moche mais je ne mange personne.

Blaise reste silencieux. Il attend.

  • Je suis un proche voisin. Regardez, j’habite cette maison là-bas.
  • Oui, je sais. Je vous ai déjà croisé.
  • Ah bien. Voilà, je suis un peu ennuyé de vous déranger mais je voudrais vous demander de bien vouloir me rendre un grand service.
  • Quel genre de service ?
  • Je peux entrer un moment ?
  • C’est que je suis en plein déménagement. J’attends les déménageurs d’une minute à l’autre.
  • Je comprends. Y a-t-il un moment où nous pourrions nous voir ?
  • Ecoutez Monsieur ?
  • Monsieur Chalot. Virgile Chalot.
  • Ecoutez Monsieur Chalot. J’ai pas mal de choses à faire et ces prochains jours je serai très occupé. Je ne crois pas que je sois la bonne personne pour vous rendre service.
  • Moi, je crois que oui. Et ce n’est pas votre mère qui nous dira le contraire, n’est-ce pas ?
  • Je ne comprends pas.
  • Mais si, mais si…. Vous comprenez très bien. Je repasserais ce soir pour vous parler clairement du service que vous allez me rendre.
  • Vous semblez bien sûr de vous. Je ne suis pas certain de vous le rendre ce service.
  • Bien sûr que si. Vous n’avez pas d’autre choix.
  • A ce soir.

Blaise referma la porte et son petit déjeuner remonta d’un coup, juste le temps d’arriver à la salle de bains.

Ce type savait.

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