LE CHANTAGE

Virgile était content. Il avait rendez-vous avec son destin et il s’en réjouissait. Il allait enfin pouvoir assouvir sa vengeance.

C’est un peu comme si tout se mettait en place sans qu’il n’ait à intervenir. Il avait cultivé une haine irréversible à l’encontre de sa sœur qui avait, à ses yeux, participer à l’enfer qu’il avait enduré durant son enfance et son adolescence. Aujourd’hui encore il faisait des cauchemars et il ne parvenait pas à trouver un sens à sa vie, tant il était traumatisé par les sévices qui lui avaient étés infligés. Son père l’avait vendu à un médecin chercheur fou qui l’avait utilisé pour ses expériences comme s’il n’avait été qu’une souris de laboratoire. Il s’était échappé de cet enfer grâce à un flic à l’air débonnaire mais qui avait fini par le sortir de là. Il ne l’oubliait pas. Justin Demierre, lui avait sauvé la vie.

Puis il avait observé les voisins, Blaise et sa mère. Lui, plus que quiconque, savait reconnaître les gens bizarres et Blaise était, à n’en pas douter, un étrange personnage. Il avait pris goût à l’observer et alors qu’un soir il faisait un petit tour dans son jardin plongé dans la pénombre de la nuit, il fut témoin du meurtre de Blaise. Blaise et sa mère s’engueulaient. Virgile n’entendait pas les mots prononcés mais il assistait très clairement à une grave dispute. Soudainement, Blaise serra le cou de sa mère, il serrait de plus en plus et lorsqu’enfin il la lâcha, elle s’effondra, morte, sur le sol du salon.

Blaise se tenait debout, comme un pantin ahurit. Puis il descendit il disparu. Virgile était toujours caché derrière un arbre et ne pouvait détacher ses yeux de la vieille femme étendue. Blaise réapparut avec une grosse malle en osier. Il déposa de gros livres d’art dans le fond, puis il emballa le cadavre de sa mère dans un drap et enfin il recouvrit le tout, de deux sacs poubelles de 110 litres. Pour finir, et avec quelques difficultés il déposa le sinistre paquet dans la malle et ensuite compléta le tout en ajoutant de gros livres et ensuite des plus petits, jusqu’à ce que le corps soit complètement recouvert. Ensuite il tira la malle péniblement jusqu’au réduit à côté de la porte d’entrée et glissa la malle à l’intérieur.

Virgile en avait assez vu. Bien-sûr il aurait pu appeler Justin Demierre à ce moment-là, mais une étrange impression l’en empêcha. Et s’il pouvait tirer parti de ce qu’il venait de voir ? Les jours suivants il continua d’observer le petit manège de Blaise. Ce soir, il jouait le tout pour le tout. Bien-sûr, Justin était sur le coup car un jour qu’il était passé le saluer, Virgile lui fit part de son inquiétude car il n’apercevait plus la mère de Blaise. Il se garda bien de lui dire qu’il avait vu Blaise assassiner sa mère. Non, il sema habilement un léger doute, suggérant que Blaise était peut-être un psychopathe passant inaperçu. Justin, qui avait bien des affaires sur le feu, ne résista quand même pas à sa curiosité légendaire et, il commença une enquête discrète.

Il avait parlé avec Agnès et sa mère. Agnès avait un œil sur Blaise et sa mère qui ne rêvait que de marier sa fille. Il avait été à la rencontre hebdomadaire des paroissiens de l’église pour essayer d’en savoir plus sur la disparition suspectée. Virgile s’en était mordu les doigts mais visiblement, cela avait stimulé la peur de Blaise, qui semblait très motivé à organiser le pseudo déménagement de sa mère en France voisine.

Blaise était assis dans le seul fauteuil qu’il avait gardé et il attendait fébrilement la venue de Virgile. Que diable lui voulait-il ? Pourquoi ce petit gnome lui faisait-il tellement peur ? Il était inquiet. Cela avait sûrement un lien avec sa sœur et le témoignage qu’il avait fait en sa faveur.

Soudain la sonnerie de la porte retentit. Blaise se leva tranquillement et alla ouvrir. Ils prirent place autour de la table de la cuisine et Virgile s’exprima sans détour.

– Monsieur, je veux que vous assassiniez ma sœur. Vous la connaissez, c’est votre voisine Wu.

  • Comment ? Vous voulez bien répéter ça plus lentement.
  • JE VEUX QUE VOUS ASSASSINIEZ MA SŒUR
  • Mais pourquoi ?
  • Pourquoi je veux que vous l’assassiniez ou pourquoi c’est à vous que je le demande.
  • Les deux.
  • 1. Je veux voir ma sœur morte. 2. C’est à vous que je le demande parce que vous êtes un expert.
  • Comment ça, je suis un expert ?
  • Oui, vous êtes un expert. Je vous ai vu assassiner votre mère. Vous avez été rapide, efficace. Vous avez conservé votre sang-froid et vous avez résolu votre problème. Vous allez faire la même chose pour moi.
  • Vous avez vu quoi ?
  • Vous savez très bien ce que j’ai vu.
  • Mais vous avez dû rêver.
  • Je n’ai pas rêvé et j’ai des preuves que je ne manquerais pas de transmettre à la gendarmerie en cas de refus de votre part.

La discussion dura encore le temps de la mise au point.

  • Je crois que nous n’aurons plus besoin de nous revoir.
  • Je le crois aussi, dit Blaise.
  • Et bien, je vous souhaite une longue vie sans remords.
  • Et moi je vous souhaite le pire du pire !
  • Adieu Monsieur Blaise.

Dehors, l’air était frais. Virgile était content. Très content. Il espérait juste avoir fait assez peur à Blaise pour que celui-ci aille jusqu’au bout. Perdu dans ses pensées, il n’aperçut pas l’homme qui marchait quelques pas derrière lui.

  • Virgile, tu marches vite pour une promenade du soir !

En se retournant, Virgile aperçut Justin Demierre.

  • Bonsoir Justin. Que fais-tu là ?
  • Je me promène. Il fait bon ce soir. Et toi Virgile, tu es allé t’enquérir de l’absence de la mère de Blaise ?
  • Oh à ce propos, je me suis fais des idées. Ce soir, alors que nous discutions de la prochaine fête de la paroisse, le téléphone sonna et j’ai entendu Blaise parler avec sa maman. Je crois, qu’elle est bel et bien en vie et que Blaise n’a rien d’un psychopathe.
  • Ben si tu le dis, Virgile ! C’est fou, comme les impressions ça nous prend, puis ça nous lâche. Mais ne dit-on pas que la première impression est souvent la bonne ?
  • Les dictons existent pour être contredits. Je t’assure Justin que je me suis raconté des histoires.
  • Ben on cause, on cause et te voilà arrivé à la maison. Tu m’invites pour un petit Calva?
  • La prochaine fois Justin. Je suis crevé. La journée a été longue.
  • Alors dors bien, Virgile. On se reverra bientôt.

Virgile rentra chez lui et s’épongea le front.

  • Ah c’est la merde. Justin ne m’a pas cru. Il se méfie. Merde !